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Il fait noir comme dans un four lorsque la porte se referme. Est-ce pour ça que l’homme a laissé la porte ouverte ? Ça signifierait qu’il ne s’est pas arrêté très loin. Je reviens doucement sur mes pas, rouvre la porte. C’est un tunnel de béton, avec des ouvertures tous les cinq ou six mètres. Si l’architecte a suivi un plan classique, ces ouvertures donnent sur trois cages de métal que leurs propriétaires ferment avec des cadenas. Certains ont fixé des planches sur le grillage, pour que le contenu des cages ne soit pas visible ou dans une tentative, dérisoire, de protéger leurs biens. La plupart des portes de cave, cependant, sont ouvertes et les cages jonchées de détritus en tout genre. Je n’essaie pas d’imaginer les activités qui s’y déroulent.
Je pense à cette femme qui a été poussée jusqu’ici et qui ne fait plus de bruit. Est-ce qu’elle est morte ? Je me force à l’immobilité totale, je ferme les yeux pour mieux me concentrer. J’avance à pas de loup dans le silence, dos au mur. Pourvu qu’elle ne soit pas morte. Pourvu que la cavalerie rapplique rapidement.
Je progresse aussi vite que possible. Le sol est si sale que je dois bien choisir ou mettre mes pieds pour éviter de faire crisser un vieil emballage de Mars ou shooter dans une canette vide. Je respire calmement, tous les sens aux aguets. Je suis en chasse. Mon rythme cardiaque est redevenu normal et la tension dans mes muscles est maximale.
La lumière apportée par l’extérieur décroît rapidement, mais mes yeux se sont habitués à la semi-obscurité. Je parcours une bonne vingtaine de mètres avant d’entendre une respiration précipitée. Je m’arrête pour repérer son origine, puis je laisse le son me guider. La respiration se fait de plus en plus fort et j’arrive finalement devant une cage fermée par un cadenas qui luit faiblement dans la pénombre.
Je m’accroupis. Une femme est recroquevillée dans un coin, bâillonnée et entravée. C’est la jeune femme de tout à l’heure. Sa jupe est remontée sur ses hanches, elle est couverte de sang. Des sons étouffés. Elle essaie de me dire quelque chose, une quinte de toux l’arrête. Ce n’est pas le moment qu’elle s’étouffe. Je pose un doigt sur mes lèvres.
– Je vais chercher de quoi casser ce cadenas, lui dis-je à voix basse. Je suis de la police. Je reviens.
À pas de loup, je reviens sur mes pas et j’inspecte les cages une par une. J’ai seulement besoin de deux clés de serrage. Ou d’un marteau. Ou d’une pince. Les cages sont dans un état répugnant. Il semble que chacun ait son usage. Matelas éventrés et tachés pour l’une, tables basses de fortune au plateau brûlé pour l’autre, les salles de shoot sauvage succèdent aux bordels. Je finis par mettre la main sur ce que je cherche et je reviens rapidement sur mes pas. J’ai l’impression d’entre des pas. Est-ce que ce sont mes collègues qui arrivent enfin ? Je m’immobilise. Le son décroît. Je décide de retourner vers ma victime. Si elle est en urgence vitale, chaque seconde compte. Je suis focalisée sur mon objectif — faire sortir cette femme d’ici avant que quelqu’un se pointe. Il ne me faut qu’une seconde pour faire sauter le verrou.
La peau de la femme est froide et moite. Elle respire en haletant. Lorsque j’arrive près d’elle, elle commence à s’agiter. Ça ressemble aux symptômes d’un choc hémorragique.
– Chhh.
Un bruit. Je me relève, je regarde autour de moi. Est-ce qu’elle a essayé de me prévenir que quelqu’un était là ? Je sors mon pistolet de son holster, je m’approche de l’entrée de la cage. Ma respiration est lente. Mes yeux sont habitués à l’obscurité. Je suis parfaitement immobile, tapie dans l’ombre de l’ouverture du couloir. Il n’y a plus un bruit, mis à part la femme qui gémit doucement. Il n’y a pas de temps à perdre. Je reviens vers la femme, je prends garde à ne pas tourner mon dos à l’entrée.
Elle grommelle, secoue la tête comme pour se débarrasser de ses liens. Les oreilles aux aguets, j’essaie de la calmer pendant que je coupe ses entraves et que je lui enlève son bâillon. J’ai posé mon pistolet sur le sol à portée de main. Je suis parfaitement calme et entraînée. Je n’ai aucune peur, je suis très concentrée et focalisée.
La vie de l’homme que j’ai aperçu est émaillée de ces femmes qui, ayant eu l’heur de déplaire, ont été battues, défigurées, violées, certaines amputées et une d’entre elles est morte. Aucun témoin n’a parlé, cependant. On n’a jamais trouvé de preuve suffisante pour le faire tomber. Cette femme en sang est notre chance. Est-ce parce que j’en suis une ? Le sort de ces femmes me hante, bien plus, dirait-on, que mes collèges masculins. Jamais je n’aurais pu me pardonner d’en avoir abandonné une à son sort par lâcheté ou respect des procédures.
La tête de la femme tombe sur sa poitrine tandis que je termine de la débarrasser de ses liens. Elle a des chevilles fines, délicates. J’essaie de ne pas regarder, mais son entrejambe est souillé de sang. Est-ce que la flaque s’est agrandie depuis mon arrivée ? Il me semble que non.
Je pose dans un coin la dernière entrave et je me retourne pour saisir mon pistolet. Du coin de l’œil, je perçois un mouvement, mais je ne suis pas assez rapide. La femme vient de shooter dans mon pistolet et de tirer sur une corde qui pendait contre le mur. Je suis précipitée contre le sol par une masse molle. Je ne parviens pas à protéger ma tête qui heurte durement le sol de béton. Les dents serrées, les muscles tendus au maximum, je m’efforce de bouger. On dirait que je suis recouverte par un amas de cordes. Un filet, peut-être. Oui, ça pourrait être un filet de pêche.
Il me faut plusieurs secondes pour réaliser que cette femme que je viens de libérer a agi sciemment, qu’elle m’a piégée. Des pourquoi ? explosent dans ma tête. Je les laisse de côté. Je dois trouver un moyen de m’échapper. J’ai beau être athlétique et forte comme un bœuf, le poids qui me plaque au sol est trop important et sa répartition m’empêche de l’utiliser. Je ramène avec difficulté mes deux mains près de mon visage. Je veux me mettre à quatre pattes.
Un coup de pied dans le dos me renvoie à terre.
– Bouge pas, connasse.
C’est la voix de la femme, bien qu’assourdie, pas de doute possible. Puis un sifflement, comme le son qu’on produit en glissant ses deux doigts dans sa bouche. Elle parle fort, d’une voix un peu éraillée, sans crainte d’être entendue. Au contraire.
Le son de deux lourdes bottes se rapproche. Le poids sur mes pieds s’allège. Aussitôt, j’essaie de les bouger, mais je suis immobilisée. Je n’identifie pas tous les bruits. Le poids qui me plaque au sol est progressivement retiré. Je suis entravée, au fur et à mesure. La colère me submerge. Je pense à mes heures d’entraînement, aux poids soulevés, aux kilomètres courus, aux combats simulés. Pour être la meilleure, la plus forte, la plus dure.
Pour échouer au fond d’une cave, clouée au sol comme un insecte sans défense.
– Mes collègues savent où je suis, ils vont arriver…
Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase. La femme me fourre dans la bouche un chiffon qui sent la graisse de moteur. Elle a un petit rire.
– Ta gueule.
Mon bâillon pue. Je me concentre sur ma respiration pour ne pas risquer des hauts le cœur. Quelque chose (une botte ?) écrase mon visage contre le sol. Je ne sais pas si c’est celle de l’homme que je pensais arrêter. Je gis sur le ventre, dans la poussière de la cave. Mes mains sont attachées dans mon dos avec des menottes plastiques, mes coudes et mes chevilles également. J’ai les épaules étirées au maximum vers l’arrière, je ne peux pas faire un mouvement, à peine prendre appui sur un orteil. Des mains me palpent sans ménagement les jambes, s’attardent sur mon entrejambe, remontent vers mon torse. J’évalue calmement mes chances. Minces. Mais Alpha 3G ne va plus tarder maintenant. La cavalerie va arriver. Je repousse loin dans mon esprit mon étonnement : pourquoi mes agresseurs sont-ils aussi calmes. Je m’empêche de penser à toutes les erreurs que j’ai commises. On verra quand je sortirai. Si je sors. Je fais taire immédiatement la voix du doute dans mon esprit, mais elle a déjà commencé à tracer son sillon. Je ne veux pas finir comme ces femmes. Ce n’est pas mon destin. Je ne finirai pas comme ces femmes, défigurées, torturées, et violées. Je ne finirai pas comme elles. Je vais m’en sortir. Alpha 3 G va arriver.
Je prends soudain conscience du silence qui s’est abattu dans la cave. Et malgré le poids qui me plaque le visage contre le sol, j’entends distinctement le bruit du chalumeau qu’on allume.

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