J’aurais bien aimé fumer, ce jour-là. Adossée à ma moto, les jambes croisées devant moi, je me serais bien vue me rouler une sèche pour passer le temps. Allumer le cylindre de papier et de tabac. Respirer l’odeur âcre. Retirer les petits morceaux collés sur ma langue. Sauf que je ne fume pas et que mon casque enfoncé sur ma tête compliquerait l’opération.
Je regarde ma montre. Déjà cinq minutes que je poireaute seule en bas de l’immeuble. L’architecte qui a conçu cette monstruosité était-il un admirateur des maisons balinaises sur pilotis ? En tous les cas, c’est raté. Drancy n’est pas Bali, et le bambou et le béton ont un rendu complètement différent. Ça ressemble à un préau, l’immeuble surélevé par des piliers de béton gris sale. Par terre, des papiers gras, des feuilles, dont le vent a fait des tas disposés ça et là. Je suis certaine que si je les dispersais du bout de la botte, je dénicherais des capotes et des seringues. Il y a vingt ans, c’était plutôt calme, ici, à plusieurs rues des barres HLM qui ont fait la réputation de la Seine Saint-Denis. Il y a les immeubles, comme des verrues dans le paysage, mais aussi des pavillons, qui avaient dû donner un air propret à la rue. Avant les tags, les fenêtres condamnées et les carcasses de voitures calcinées. Les dealers sont arrivés grignotant le territoire petit à petit. Un endroit comme celui-là suscite toutes les convoitises : c’est abrité, il y a des coins d’ombre et des caves à proximité. Elles occupent toute une partie du rez-de-chaussée et sont accessibles depuis le préau. Je m’étonne qu’il soit désert d’ailleurs.
Je regarde ma montre. Sept minutes. Je me demande si je dois appeler la voiture du patron ou bien Alpha trois G. Je soupire. Ils vont encore râler et me dire de contrôler mon impatience. Contrôler mon impatience. Ce n’est pas encore la cité, ici ; il n’y a pas encore de guetteur. Si ça avait été le cas, je n’aurais pas tenu aussi longtemps. Ce n’est pas une raison pour pousser ma chance trop loin.
Ça fait presque vingt ans que je suis flic. Dix ans à la BRI, l’Antigang, comme on nous nomme. Une brigade d’élite. On a la sensation d’être des super flics et on est des superflics. Parce qu’on récupère des super affaires et qu’on sait les traiter. De toute cette expérience accumulée, j’ai retenu une leçon : les choses ne sont jamais toutes blanches ou toutes noires. Il n’y a pas de pures innocentes victimes et de méchants irrécupérables. Sauf dans le 9-3.
Huit minutes. Ça fait trop. Avec mon casque vissé sur la tête et ma haute taille, je sais qu’on peut facilement me prendre pour l’un d’eux et pas pour l’un des miens. Sauf que personne ne me connaît ici. Si je ne bouge pas, je vais devenir une interrogation, puis une menace pour les paires d’yeux qui me surveillent déjà. Il y a des gens autour. J’ai vu deux groupes de gamins passer. J’entends un couple approcher. J’appelle Manu, le passager d’Alpha trois G. Coincés dans leur 306 banalisée à deux rues d’ici par un groupe de jeunes qui se battent dans la rue. Ils doivent faire comme tous les habitants du quartier : ne pas s’en mêler et regarder ailleurs, sous peine de griller leur couverture. Ne pas se tromper de priorité.
Une vieille BM, c’est bien connu, c’est toujours en panne. Je sors de sous la selle de ma moto un jeu de clés et j’entreprends de démonter le cache culbuteur droit, l’espèce de couvercle de métal qui protège les excroissances du moteur à plat.
Ce serait plus facile sans mon casque, évidemment, mais avec mes longs cheveux d’un blond presque blanc et mon teint d’albinos, je suis trop facilement repérable.
Quelqu’un s’approche.
– Elle est de quelle année, ta bécane ?
Le garçon qui me parle n’a pas dix-huit ans, mais les cheveux frisés, la peau couleur olive, la moustache en duvet au-dessus de la lèvre supérieure. Un parmi tant d’autres ici. Il a les mains dans les poches. Je me méfie. Je grommelle « 1993 » dans mon casque.
– Ça va vite ?
Je hausse les épaules.
– Non, pas trop.
– Pourquoi tu la gardes, alors ?
– C’est confortable et j’aime bien le bruit.
– Tu me le fais écouter ?
Petit malin. Si je te le fais écouter, c’est que je ne suis pas vraiment en panne. Et tant que je n’ai pas enlevé mon cache culbu, tu n’es pas sûr que je sois en panne. Ma moto est vieille. Pas autant que moi, mais vieille quand même, avec assez peu d’électronique. Je l’ai à demi retapée avec l’aide d’un copain garagiste, si bien que je la connais, littéralement, sur le bout des doigts. Avec l’expérience, je sais ce que je peux dévisser sans risquer ma vie ni ma moto au cas où je doive sauter dessus et m’enfuir. Il veut me tester ? Allons-y.
Repérée pour repérée, je décide d’enlever mon casque qui mange trop de champ visuel. Si le gamin est étonné que je sois une femme, il ne le montre pas. Je secoue mes cheveux et j’accroche mon casque par la sangle à la poignée d’accélération. Je me fais une rapide queue de cheval en répondant :
– Attends que je règle les soupapes.
– C’est quoi, le problème avec tes soupapes ?
– Le garagiste les a trop serrées. Je ne tiens pas le ralenti et j’ai du mal à démarrer. Il faut que j’augmente un peu le jeu. Il était censé me rejoindre ici, mais il paraît qu’il y a des embouteillages. Je vais encore devoir m’y coller moi-même.
Rien de tout ça n’est vrai, mais il n’aura aucun moyen de le vérifier. Je commence à desserrer les écrous de mon cache-culbu sous le regard attentif du garçon. Il ne me quitte pas des yeux, même lorsqu’on entend un couple qui se dispute violemment se rapprocher. Je ne m’empêche pas d’y jeter un œil. Une belle femme, brune, pulpeuse, moulée dans une jupe droite en cuir noir. Je ne vois le type que de dos, mais je me raidis. Je connais ce type, sa démarche, son allure. Sa tête est placardée dans tous les commissariats du département. Mon groupe l’a serré à plusieurs reprises sans jamais réussir à le garder plus que quelques heures en garde à vue. Je reprends mon démontage en croix.
– T’en as pour longtemps ? me demande le gamin.
Il se dandine d’un pied sur l’autre, regarde partout sauf la dispute. Il est mal à l’aise. Je hoche la tête et je lui offre une porte de sortie :
– Assez, oui.
– Bon, ben je te regarderai faire ça un autre jour.
Il n’a pas fini sa phrase qu’il est déjà à cinq pas.
– Allez, à plus, me lance-t-il tandis que la dispute prend de l’ampleur derrière nous.
Je ne distingue pas très bien ce qui se dit, mais le ton employé est sans équivoque. La femme crache des insultes en arabe, j’entends le bruit d’une gifle et l’homme qui réplique vertement. La femme pousse un cri de rage. Puis de douleur. Je jette un œil par-dessus mon épaule tout en resserrant les écrous de mon cache-culbuteur. Le caïd a attrapé la femme par les cheveux et la force à se baisser à demi. La femme crie de douleur, demande à l’homme d’arrêter, de la lâcher. Il lui répond quelque chose qui a à voir avec l’avoir cherché et être une salope. La poussant devant lui sans diminuer sa prise, il la contraint à avancer vers une porte qui donne dans les caves de l’immeuble.
L’adrénaline s’engouffre dans mes veines comme un torrent d’aiguilles. Respire, respire. Mon Sig Sauer de service est dans son holster, sur ma hanche, caché par mon blouson en cuir. Mes cheveux sont attachés. Je peux potentiellement intervenir. Mes muscles ne demandent qu’à agir. Je les sens qui me picotent, les jambes, les bras.
Sauf que je n’ai pas le droit. Je dois attendre l’autorisation de mon chef de groupe. Je serre les mâchoires, les poings. Je ferme les yeux, je supplie quiconque peut m’entendre me parler à moi-même de m’envoyer la cavalerie pour qu’on puisse intervenir en flagrant délit. C’est l’occasion rêvée. Que cette ordure dorme en tôle ce soir.
Je me détourne, comme l’aurait fait tout habitant du quartier. Je consulte ma montre. Vingt-cinq minutes. Qu’est-ce qu’ils foutent ? L’idée que les membres de mon groupe patientent à quelques centaines de mètres d’ici me met en colère. Je respire lentement, me forçant à remplir mes poumons, avant de les vider complètement.
Mon esprit bat la campagne tandis que les cris faiblissent en intensité et deviennent de plus en plus caverneux. Il n’y a plus personne à traverser le préau maintenant, je suppose que les habitants ont l’habitude. Mon cœur tape dans ma poitrine. Je suis prête à bondir dès que la voiture d’Alpha 3 G fera son apparition.
À cet instant, la porte métallique d’accès aux caves cogne contre l’encadrement. Les cris ont cessé. De nouveau, je coule un regard en arrière. Le caïd vient de sortir des caves, seul. Il retire quelque chose de ses mains. La lumière du soir accroche un éclat métallique. Est-ce que c’est le poing américain qui le rend célèbre et craint ? Je ne peux rien voir d’où je suis. Si cette femme meurt, je ne pourrai pas me le pardonner. Je les ai vus rentrer, je l’ai entendue hurler, appeler à l’aide, je l’ai vu ressortir seul. Pendant plusieurs atroces secondes, je suis déchirée. Est-ce que je le file ? Est-ce que je pars à la recherche de la femme ? Le bon sens l’emporte. En tenue de motard, avec ma peau blanche et mes cheveux blonds, je suis aussi identifiable qu’une nonne au milieu d’une orgie romaine. Je saisis en hâte mon calepin et je griffonne une note que je place entre la selle et le réservoir. Alpha 3 G la repérera, je lui fais confiance pour ça. L’homme est parti, il a remonté la rue et je l’ai aperçu tourner à droite, en direction de la station de métro. J’ai pris ma décision. La main sur la hanche, j’avance jusqu’à la porte des caves.

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