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Amazon et les auteurs indépendants

Partage un livre avec un lien Amazon et, immanquablement, ça va couiner. « Ah non, pas question, je n’achète pas sur Amazon ». « Amazon, c’est la mort des libraires ».

Le petit libraire, évidemment, on ne parle pas de l’Espace Culturel ou de Cultura. Ceux là, on n’en pense pas moins, mais pour le moment, on se tait. On leur réglera leur compte une fois que l’ombre d’Amazon se sera éloignée, je présume.
Amazon serait donc le grand méchant loup qui croque le délicat chaperon rouge… lequel ne serait pas l’auteur, mais le libraire ?

Tu es sûr ?

La réalité est beaucoup, beaucoup plus complexe que cela.
Evidemment, tu n’en sais rien, puisque tu es le consommateur final et que tout le monde a intérêt à te garder bien loin de toutes ces histoires.

La réalité est que, pour les auteurs indépendants, il n’existe pas de salut en dehors d’Amazon.

L’auteur indépendant est l’auteur qui en plus d’écrire fait le boulot d’une maison d’édition, mais pour son propre compte : corriger, éditer, trouver un titre, créer une couverture, et trouver comment et où distribuer son livre. Dans ce processus il peut, ou pas, s’entourer de professionnels : relecteurs, éditeurs, graphistes, etc. Ce statut d’auteur indépendant a été rendu possible par deux révolutions dans le monde culturel : d’une part les eBooks, ces livres électroniques qui se fabriquent et s’échangent à coût infinitésimal et d’autre part l’impression à la demande, qui permet de proposer des livres papier sans être obligé d’avancer de l’argent pour faire tirer ses livres à 100, 500, 1000 ou 10 000 exemplaires.

Avant l’irruption du géant du livre dans le paysage commercial, un auteur avait le choix entre une maison d’édition, et l’édition à compte d’auteur.

L’édition à compte d’auteur, ça signifie que ta « maison d’édition » te fait le boulot à tes frais. Autrement dit, tout le monde est accepté, tout le monde racque et personne ne gagne sa vie. Sauf la maison d’édition à compte d’auteur.

Une maison d’édition, c’est une grosse machine : on lit ton manuscrit, on l’édite (=on te demande de renforcer le rôle d’un personnage, de supprimer un paragraphe, une scène, un chapitre), on le corrige, on le met en page, on lui trouve un titre et une couverture, on le fait imprimer et on prévient les médias que ton livre est sorti. La maison d’édition avance de l’argent, en pariant sur un auteur. Elle s’occupe également de distribuer ton livre : aux grandes surfaces, aux Cultura, aux libraires pas indépendants comme aux indépendants, aux librairies en ligne, etc. Et sur Amazon, évidemment. Bref, partout où un livre peut se vendre.

En France, le livre est à prix unique : on ne peut pas faire de rabais supérieur à 5% du prix imprimé, on ne peut pas le vendre plus cher non plus.

Tu vas me dire : Amazon n’est certainement pas le grand méchant loup des maison d’édition, puisqu’elles vendent dessus. Et tu as raison. Sauf que tu as tort, mais indirectement et j’y reviendrait après.

De qui Amazon est-il le grand méchant loup ?

Vu par la lorgnette du libraire, Amazon peut être vu comme un fossoyeur. Ou peut-être, dirait-je, l’irruption de la réalité 2.0 dans un univers qui s’est longtemps contenté de ronronner, assis sur ses acquis, ancré dans ses habitudes. La concurrence, ça fait toujours mal. Quand on est décidé à positiver, la concurrence, ça oblige aussi à innover. Mais là n’est pas mon propos.

Vu par la lorgnette du lecteur, Amazon n’est ni blanc ni noir. Quand on a la chance d’habiter dans une ville, ou à proximité, et d’y avoir une librairie sympa avec un libraire intéressé par ses livres et ses clients – c’est à dire un libraire qui ne plisse pas le nez dès qu’on sort des Beaux Livres ou des rayons Littérature Française avec des majuscules et une cédille -, on ne s’intéresse pas à Amazon sauf cas de force majeure. Sinon… ben sinon, Amazon c’est pratique, c’est facile, on a des suggestions comme chez le libraire et en plus on a des avis d’autres lecteurs sur les livres qui nous intéressent. On ne peut pas feuilleter ? Ben non. Mais quand on habite dans un coin paumé et que la seule librairie accessible sympa, c’est soit Super U, soit trois heures de route/tourner une demie heure pour trouver une place de parking/parking (payant)/galoper jusqu’à la librairie, on ne va pas blâmer ceux qui surfent sur Amazon en sirotant une camomille.

Vu par la lorgnette des maisons d’édition, c’est un peu le ballet Je t’aime, moi non plus. Amazon est indispensable en tant que revendeur, mais il est aussi très énervant en favorisant l’émergence de cette nouvelle classe d’auteurs qui cassent les prix des e-books (un e-book auto-édité est souvent vendu en dessous de 5 € là où les e-books des maisons d’éditions tournent autour de 13 à 17 €). Ca grignote forcément des parts de marché pour les maisons d’édition. Idem pour les livres brochés (papier) qu’on trouve aujourd’hui chez les indépendants au même prix que sorti des presses des maisons d’édition.

Les libraires, même indépendants, n’aiment pas les indépendants


Les libraires jouent aussi le jeu de leur corporation : combien d’entre eux acceptent des auteurs auto-édités? Sans surprise : très très peu. Il y a aussi chez les libraires, même ceux qui t’expliquent qu’il faut lutter contre Amazon qui représenterait l’esclavagisme du vingt-et-unième siècle, un élitisme, un snobisme, un réflexe de classe, un sursaut corporatiste – à moins que ce ne soit le réflexe du chien qui vient lécher la main de son maître. Sans doute peut-on mesurer la liberté du libraire à ce qu’il propose. Regarde donc, la prochaine fois que tu parcourras ses allées, d’où viennent ses livres : d’où viennent tes livres ? je te dirai qui tu es… 

Les libraires qui acceptent les auteurs indépendants sont si rares que leur adresse s’échange sous le manteau, d’auteur auto-édité à auteur auto-édité. Pourquoi ça ? Difficile de répondre à leur place, mais, pêle-mêle, il y a ce fameux réflexe corporatiste qui estime que celui qui n’est pas passé par les fourches caudines d’une maison d’édition ne mérite pas d’être lu (et pourtant, quand on voit les bouses que certains auteurs à succès sont autorisés à produire, cet argument ne tient pas), les problèmes de facturation/commande, etc qui compliquent leur administratif, la flemme, certainement, de s’ouvrir à d’autres univers aussi, ou bien une lassitude de ne lire que des livres nuls…

Mais si les libraires ne prennent pas les auteurs indépendants dans leurs rayonnages, comment ceux-ci peuvent-il s’en sortir ? Une seule alternative :

Se jeter dans la gueule du loup…

Vu par la lorgnette des auteurs, Amazon, c’est pas le messie, mais pas très loin non plus. 

Est-ce que tu sais combien gagne un jeune auteur édité par une maison d’édition sur le livre que tu achètes 19,90 € en librairie ? quatre vingt quatorze centimes. Je l’écris en toutes lettres, comme ça, ça fait plus. 0,97 euro. Même pas le prix de ton expresso. En moyenne, un auteur perçoit entre 5 et 10% du prix de vente hors taxe d’un livre papier. 10%, c’est quand il est connu et qu’on pense qu’il va faire vendre.
Pourquoi Amazon est le messie, vas-tu me dire ? Parce qu’il a quasiment inventé l’auto-édition, qui permet aujourd’hui à des milliers d’auteurs de vivre de leur plume. Un auteur perçoit 70% du prix de vente de son livre numérique vendu entre 2,99 et 9,99 € et 60% du prix de vente du livre papier minoré des frais d’impression. Sur un livre papier à 19,90€, cela représente environ 5 euros 50. Tu as bien lu. Cinq fois et demi plus.
Mon idée n’est pas de dénigrer le travail de l’éditeur. Il prend des risques financiers à imprimer un livre qui ne se vendra peut-être pas assez, il fournit beaucoup de services : édition (retravailler le texte), correction, mise en page, couverture, tout ce qu’un auteur indépendant devra faire par lui-même ou sous-traiter moyennant paiement.

Amazon, en permettant aux auteurs de dégager une marge correcte, a créé un marché qui, jusque là, était intégralement capté par les maisons d’éditions. Le géant américain apporte aux auteurs une liberté qui n’existait pas avant, celle de créer sans autre entrave que la reconnaissance (ou non) du public et ce n’est pas négligeable.

Les seul freins véritables que rencontrent les auteurs auto-édités, en somme, c’est le manque de visibilité et, surtout, la réticence du public à se tourner vers celui qu’on lui a présenté comme l’incarnation 2.0 du Grand Méchant Loup.

Maintenant que tu sais tout ça, crois-tu toujours à cette fable ?

One Comment

  1. […] critiqué par les libraires, mais qu’en est-il des autrices et auteurs ? Cécile de Roany propose un autre point de vue sur le sujet ! Une réflexion que je trouve inédite et qui propose un avis différent sur […]

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